PEUT-ON DÉFINIR L'ESSAI?

Jean Starobinski

 

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Recevoir le Prix Européen de l'Essai m'oblige à une interrogation: peut-on définir l'essai, une fois le principe admis que l'essai ne se soumet à aucune règle? Quel pouvoir attribuer à cette forme d'écriture, quels en sont, tout compte fait, les conditions, les devoirs, les enjeux?

L'important, c'est l'efficacité actuelle que l'on peut assigner à l'essai, ce sont les oeuvres futures que l'on inventera sur ce clavier. Mais il n'est pas inutile de jeter un regard en arrière en direction des étymologies et des origines. Et d'abord, d'où provient le mot lui-même? Son histoire comporte trop d'aspects remarquables pour n'être pas rappelée. (J'interrogerai le seul mot essai, et je négligerai, non sans regret, les mots latins que les contemporains de Montaigne ont utilisés pour traduire le titre de son livre; conatus, tentamina, etc.) 

Essai, connu en français dès le XIIe siècle, provient du bas latin exagium, la balance; essayer dérive d'exagiare qui signifie peser. Au voisinage de ce terme on trouve examen: aiguille, languette sur le fléan de la balance, par suite, pesée examen, contrôle. Mais un autre sens d'examen désigne l'essaim d'abeilles, la nuée d'oiseaux. L'étymologie commune serait le verbe exigo, pousser dehors, chasser, puis exiger. Que de tentations si le sens nucléaire des mots d'aujourd'hui devait résulter de ce qu'ils ont signifié dans un passé lointain! L'essai autant dire la pesée exigeante, l'examen attentif, mais aussi l'essaim verbal dont on libère l'essor. Par quelle singulière intuition l'auteur des Essais a-t-il fait frapper une balance sur sa médaille, en y ajoutant pour devise le fameux Que sais-je? Cet emblème —certes destiné, quand les plateaux sont à égale hauteur, à figurer le suspens de l'esprit— représentait aussi l'acte même de l'essai, l'examen de la position du fléau. C'est en recourant à la même métaphore pondérale que Galilée, fondateur de la physique expérimentale, intitulera «Il saggiatore» l'ouvrage qu'il publiera en 1623… Si nous continuons d'interroger les lexiques, ils nous apprendront qu'essayer a été concurrencé par prouver, éprouver dans les parlers de l'Est et du Sud, concurrence enrichissante qui fait de l'essai le synonyme d'une mise à l'épreuve, d'une quête de la preuve. Ce sont là, convenons-en, de véritables lettres de noblesse sémantique qui nous font admettre que la meilleure philosophie trouve à se manifester sous la forme de l'essai. 

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Poursuivons encore un instant l'histoire du mot. Sa fortune va s'étendre hors de France. Les Essais de Montaigne ont la bonne fortune d'être traduits et publiés en anglais par John Florio en 1603 et ils vont imposer en Angleterre leur titre, sinon leur style. A commencer par Sir Francis Bacon, on se met à écrire des Essays Outre-Manche. Quand Locke fait paraître son Essay concerning Human Understanding, le mot «essai» n'annonce pas la prose primesautière de Montaigne, il signale un livre où sont proposées des idées nouvelles, une interprétation originale d'un problème controversé. Et c'est dans cette valeur que le mot sera souvent employé. Il alerte le lecteur et lui fait attendre un renouvellement des perspectives, ou du moins l'énoncé des principes fondamentaux à partir desquels une pensée neuve sera possible. Voltaire bouleverse l'approche des faits historiques dans son Essai sur les moeurs; l'acte inaugural de la philosophie de Bergson s'intitule Essai sur les données immédiates de la conscience 1. 

Toutefois, il faut se garder de croire que l'histoire du mot essai et de ses dérivés soit une marche uniformément triomphale. J'ai célébré jusqu'à présent l'éminente dignité de l'essai. Il faut pourtant admettre qu'elle ne lui est pas universellement reconnue. L'essai a aussi, du moins aux yeux de certains, ses taches, son indignité, et le mot lui-même, dans l'une de ses significations, en est responsable. L'essai, le coup d'essai, n'est qu'une approche préliminaire. Qui veut aboutir ne doit-il pas faire davantage? 

Ce n'est pas le français, mais l'anglais qui, au début du XVIIe siècle invente le mot essayiste. Et celui-ci, dès ses premières apparitions, n'est pas exempt d'une nuance péjorative. On lit sous la plume de Ben Jonson: Mere essayists, a few loose sentences, and that's all! — «De simples essayistes, quelques phrases décousues, et c'est tout!» Il semble que le mot essayiste n'ait été transplanté en France que tardivement. On le trouve en 1845 chez Théophile Gautier au sens «d'auteur d'ouvrages non approfondis». Constatons qu'un soupçon de superficialité a pu s'attacher à l'essai. Montaigne offre lui-même des armes aux détracteurs de l'essai. Il ironise, ou feint d'ironiser sur son livre (car les stratégies de Montaigne sont subtiles) en déclarant qu'il ne prétend qu'effleurer et pincer par la tête les matières choisies: qu'on ne le prenne pas pour un docte, pour un faiseur de système, pour un auteur de massifs traités! La tête, c'est la fleur, non les racines. Il ya des spécialistes, des artistes pour y remonter. Lui, il n'écrit que pour le plaisir, sans chercher à faire le plein de citations et de commentaires. Mais il faut le constater: les doctes lui ont bien rendu son mépris, ou plutôt: ils ont tenu à remarquer la différence des genres et à défendre ce professionnalisme du savoir dont Montaigne, peut-être par orgueil nobiliaire, n'entendait pas être suspecté. L'Université, à l'apogée de sa période positiviste, ayant fixé les règles et les canons de la recherche exhaustive sérieuse, rejetait l'essai et l'essayisme dans les ténèbres extérieures, au risque de bannir du même coup l'éclat du style et les audaces de la pensée. Vu de la salle de cours, évalué par le jury de thèse, l'essayiste est un aimable amateur qui s'en va rejoindre le critique impressionniste suspecte de la non scientificité. Et il est vrai que, perdant parfois de sa substance, l'essai a pu se muer en chronique de journal, pamphlet polémique, causerie à bâtons rompus. Encore qu'aucun de ces sous-genres de l'essai ne mérite d'être décrié pour lui-même! La chronique peut devenir petit poème en prose; le pamphlet, s'il est écrit par Constant, peut s'intituler De l'Esprit de conquête; la causerie peut parler avec la voix de Mallarmé. Une certaine ambiguïté toutefois persiste. Disons-le nûment, si l'on déclarait que je pratique l'essayisme, je serais légèrement blessé, je le prendrais comme un reproche ... 

*** 

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Regardons en imagination la page de titre du livre, telle qu'elle se lit en 1580: Essais de Messire Michel, Seigneur de Montaigne, Chevalier de l'Ordre du Roi et Gentilhomme ordinaire de sa chambre. Montaigne étale tous ses noms et titres et s'en recommande. Messire Michel figure en bien plus gros caractères que le petit mot Essais qui s'isole à la ligne supérieure. Ce titre révèle tout ensemble une esquive et une provocation: une esquive, car, en ces temps d'intolérance, il ne fait pas bon donner prise, en des thèses trop affirmatives, à l'accusation d'hérésie ou d'impiété. La mise à l'index a été ainsi retardée de plusieurs décennies. Quel prétexte peut offrir à la censure religieuse une pensée dont les produits se définissent, dans leur pluralité apparemment disparate, comme des ébauches, des tentatives, des fantaisies, des imaginations irrésolues? Dire que l'on en reste à l'essai de penser, ou encore: Je vais enquérant et ignorant, ou encore: Je n'enseigne point, je raconte, c'est annoncer que l'on ne doit pas chercher en ce volume matière à litige doctrinal. L'humilité, toute apparente, n'est qu'une parade. Montaigne sait tout aussi bien que l'on appelle essai l'emploi d'une pierre de touche qui permet de déterminer sans appel la nature et le titre d'un métal. Et en se déclarant auteur d'essais, Montaigne jette encore un défi. Il laisse entendre qu'un livre vaut d'être publié, même s'il demeure ouvert, s'il n'accède à nulle essence, s'il n'offre qu'une expérience inachevée, s'il ne consiste qu'en exercices préliminaires, —pour autant qu'il se rapporte étroitement à une existence, à l'existence singulière de Messire Michel, seigneur de Montaigne. Je ne suis pas le premier à le souligner: il faut que l'importance de l'individu, de la personne (disons-le avec le mot que Denis de Rougemont a tellement chargé de sens), soit devenue considérable, hors de toute consécration religieuse, historique ou poétique, pour que le premier gentilhomme venu s'avise de nous communiquer ses essais, de nous révéler ses conditions et ses humeurs. 

De quels objets, de quelles réalités Montaigne a-t-il fait l'essai et comment l'a-t-il fait? Telle est la question que nous devons poser avec insistance si nous voulons comprendre les enjeux de l'essai. Constatons tout de suite que le propre de l'essai est pluriel, multiple, ce qui légitime le pluriel du titre Essais. Il ne s'agit pas seulement de tentatives réitérées, de pesées recommencées, de coups d'essai à la fois partiels et infatigables: cette allure de commencement, cet aspect inchoatif de l'essai, sont assurément capitaux, puisqu'il impliquent l'abondance d'une énergie joyeuse qui ne s'épuise jamais en son jeu. Mais de surcroît, son champ d'application est illimité, et la diversité, à quoi se mesure l'envergure de l'oeuvre et de l'activité de Montaigne, nous donne dès la création du genre un très exact aperçu des droits et des privilèges de l'essai. 

A première vue, disons que l'on peut discerner deux versants de l'essai, l'un objectif, l'autre subjectif. Et ajoutons aussitôt que le travail de l'essai vise à établir entre ces deux versants une relation indissoluble. Le champ d'expérience, pour Montaigne, est d'abord le monde qui lui résiste: ce sont les objets que le monde offre à sa prise, c'est la fortune qui se joue de lui. Telle est la matière essayée, la substance soumise à sa pesée, à une pesée qui chez lui, en dépit de l'emblème de la balance, est moins l'acte instrumental que pratiquera littéralement Galilée, qu'une pondération à mains nues, un façonnement, un maniement. «Penser avec les mains», Montaigne s'y entendait, lui dont les mains étaient toujours en mouvement, bien qu'il se déclarât impropre à tous travaux manuels; il faut savoir tout ensemble méditer et manier la vie. Je n'ai pas besoin de rappeler ces lignes merveilleuses: «Quoi des mains? Nous requérons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions»... (Je m'arrête au début de la prodigieuse liste où Montaigne énumère les actes dont nos mains sont capables.) Malgré certaines déclarations, qu'une interprétation intimiste a par trop privilégiées, Montaigne n'est pas un absentionniste. Ce petit homme, dont la marche est prompte et ferme, dont l'esprit et le corps ne restent pas aisément en repos, est allé au-devant des personnes, des charges publiques, des périls, en évitant les emportements et les imprudences. Je n'en ferai pas l'inventaire: il a fait l'expérience du Parlement de Guyenne, de la cour du Roi de Navarre, de la Mairie de Bordeaux; il a parcouru, à une époque où les routes n'étaient pas sûres, les chemins de France, de Suisse, d'Allemagne, d'Italie; il a vu Rome et la Curie pontificale. Il a assisté d'assez près aux ravages de la famine et de la peste, il a connu brièvement la prison des Ligueurs, à Paris; il a rejoint les armées royales en campagne, il n'a pu se soustraire aux dangers omniprésents: guerre civile, embuscades, brigandages, etc. Quelle extraversion, de fait, chez cet écrivain qui voudra d'autre part se peindre lui-même! Il ne cessa de garder les yeux ouverts sur les désordres du monde. Il sut parfaitement voir que les différends métaphysiques et théologiques sont indécidables, sinon par le glaive et le bûcher, et que la réalité évidente à laquelle il est urgent de parer est constituée par le conflit violent entre les adeptes des croyances et des partis antagonistes. Le Que sais-je? de Montaigne concerne notre pouvoir de prouver la vérité des dogmes et d'atteindre aux essences cachées, mais non pas notre devoir de faire prévaloir des lois protectrices qui laissent à chaque personne, à chaque communauté, la liberté d'honorer Dieu selon les exigences de la conviction intime. Montaigne n'éluda rien du théâtre qui l'environnait. S'il y fut par moment plus spectateur qu'acteur, il en parla si lucidement qu'il y fit agir après coup sa parole dans le sens de la commisération active, de la tolérance religieuse, de la moralité politique. Il s'engagea dans le camp du Roi et des catholiques, mais sans s'aveugler sur les excès de son propre parti, et sans rompre avec Henri de Navarre et les protestants. Bien des intellectuels d'aujourd'hui, pour qui l'engagement consiste à signer des manifestes et à descendre sans grand risque dans la rue, n'ont pas su faire preuve d'une même équité. 


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Montaigne fait l'essai du monde, avec ses mains, avec ses sens. Mais le monde lui résiste, et cette résistance, force lui est bien de la percevoir dans son corps, dans l'acte de la “saisie”. Et dans cet acte, Montaigne sent, bien sûr, d'abord, l'objet, mais en même temps, il perçoit l'effort de sa propre main. La nature n'est pas hors de nous, elle nous habite, elle se donne à sentir dans le plaisir et la douleur. C'est en son propre corps que Montaigne essaie les assauts de la maladie. Parfois la nature, si bienveillante dans sa maternelle sollicitude, nous rappelle les limites qu'elle nous a imposées. C'est l'autre aspect de sa loi, de la loi de Dieu auquel, selon les paroles de Shakespeare (si proche de Montaigne), nous «devons une mort». Montaigne y a prêté l'attention la plus aiguë. Quand il souffre des atroces coliques de la pierre, il tente certes d'en divertir sa pensée (c'est la méthode qu'il préconise dans l'un de ses essais), mais non sans éprouver la curiosité d'affronter la douleur de face, en son foyer même, là où elle enfonce son aiguillon le plus douloureux. «Je me tâte au plus épais du mal… Si l'on me cautérise ou incise, je le veux sentir.» Quand, tombé de cheval, il perd connaissance, c'est pour épier, sitôt qu'il le peut, chacun des états de demi-conscience où il s'imagine déjà côtoyer la mort, jouer le rôle du mourant. De la sorte, il ne mourra pas sans en avoir fait la répétition générale, l'exercitation. Il a même demandé que l'on troublât son sommeil, afin, dit-il, que je l'entrevisse. L'essai, chez Montaigne, est donc aussi le regard vigilant dont il se couve, dont il guette les événements de la maladie, et qui lui permet ainsi de doubler chaque affection corporelle de son écho conscient. Montaigne n'a pas oublié de goûter la vie, avec la même attention qu'il donnait au monde et aux livres, à la voix des amis les plus proches, et à celle des plaintes les plus lointaines. Il a écouté son corps avec autant d'intensité passionnée que ceux de nos contemporains qui réduisent l'univers à cet ultime refuge d'angoisse ou de jouissance viscérales. 

Mais là ne s'arrête pas encore le champ de l'essai. Ce qui est principalement mis à l'épreuve, c'est le pouvoir d'essayer et d'éprouver, la faculté de juger et d'observer. Pour satisfaire pleinement à la loi de l'essai, il faut que «l'essayeur» s'essaie lui-même. En chaque essai dirigé vers la réalité externe, ou vers son corps, Montaigne expérimente ses propres forces intellectuelles, leur vigueur et leur insuffisance: tels sont l'aspect réflexif, le versant subjectif de l'essai, où la conscience de soi s'éveille comme une nouvelle instance de l'individu, instance qui juge l'activité du jugement, qui observe la capacité de l'observateur. Dès son avis Au lecteur, les déclarations ne manquent pas où Montaigne assigne le rôle primordial à l'étude de soi, à l'auto-compréhension, comme si le «profit» recherché par la conscience était de faire la clarté sur soi, pour soi. Dans l'histoire des mentalités, l'innovation est si importante qu'on s'est plû à saluer dans les Essais l'avènement de la peinture du moi, tout au moins en langue vulgaire. (Montaigne avait été précédé par les autobiographes religieux, par Pétrarque, mais en latin.) On y a vu leur principal mérite, leur nouveauté la plus frappante. Mais il importe de remarquer que Montaigne ne nous offre ni un journal intime, ni une autobiographie. Il se peint en se regardant au miroir, certes; mais, plus souvent encore, il se définit indirectement, comme en s'oubliant —en exprimant son opinion: il se peint par touches dispersées, à l'occasion de questions d'intérêt général: la présomption, la vanité, le repentir, l'expérience. Il se peint, en parlant d'amitié et d'éducation, il se peint en méditant sur la raison d'Etat, en évoquant le massacre des Indiens, en récusant les aveux obtenus par la torture dans les instructions criminelles. Dans l'essai selon Montaigne, l'exercice de la réflexion interne est inséparable de l'inspection de la réalité extérieure. C'est après avoir abordé les grandes questions morales, écouté la sentence des auteurs classiques, fait face aux déchirements du monde présent, qu'en cherchant à communiquer ses cogitations il se découvre consubstantiel à son livre, offrant de lui-même une représentation indirecte, qui ne demande qu'à se compléter et à s'enrichir: Je suis moi-même la matière de mon livre. 

A ceux qui reprochent à Montaigne sa complaisance égocentrique (et en effet, n'a-t-il pas écrit: Je me roule en moi-même, belle image du repli narcissique?) il faut faire observer qu'ils oublient généralement de reconnaître la contrepartie de cet intérêt tourné vers l'espace intérieur: une curiosité infinie pour le monde extérieur, pour le foisonnement du réel et pour les discours contradictoires qui prétendent l'expliquer. C'est par là qu'il s'est senti renvoyé à lui-même, c'est-à-dire aux certitudes immédiates de la vie personnelle, —esprit, sens, corps, étroitement mêlés. Il définira son livre un registre des essais de ma vie, comme s'il n'avait eu souci que de s'écouter vivre, souffrir, jouir, dans une interrogation continue; mais les essais de sa vie, débordant son existence individuelle, concernent la vie des autres qu'il ne peut séparer de la sienne. Je souhaiterais que les hommes de notre temps se souviennent de l'injonction de Montaigne: Il faut prendre parti par application de dessein…. Et ma parole et ma foi sont, comme le demeurant, pièces de ce commun corps: leur meilleur effet, c'est le service public; je tiens cela pour présupposé. Seulement Montaigne précise, en assignant des conditions: Toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour le service de son Roi ni de la cause générale et des lois. Ou encore: C'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. Ce sont là, prononcées à haute et claire voix, des leçons d'engagement, de résistance civile, de tolérance. L'enjeu premier, ici, n'est pas la vérité de l'auto-portrait: c'est l'obligation civique et le devoir d'humanité. Seulement dans ces propositions si générales, et qui frappent si vivement le lecteur, qui nous engagent encore aujourd'hui à la décision morale, Montaigne s'exprime lui-même par surcroît, et il sait qu'il le fait. Tout se noue ainsi. De même que je décelais l'expérience du monde à l'origine même du regard introspectif, nous reconnaissons la voix, le pas, le geste de Montaigne et surtout son expérience intérieure de l'insuffisance de la raison spéculative, lorsqu'il énonce de façon si persuasive une règle de conduite qui concilie l'amitié que chacun se doit et l'amitié que nous devons à tous les hommes et, plus largement encore, à tout ce qui vit. Montaigne eût-il exercé —je vous le demande— une telle séduction au cours des générations sur tant de lecteurs et d'écrivains, s'il n'avait trouvé le secret de conjuguer la confidence personnelle, l'expérience des livres et des auteurs, et, sur des preuves directement essayées, l'encouragement à la compassion, à la vaillance sans forfanterie, à la légitime et reconnaissante jouissance du vivre? Réunir ainsi le versant objectif et le versant subjectif de l'essai ne va cependant pas de soi et Montaigne n'y est pas arrivé d'un seul coup. J'ai cru pouvoir montrer qu'au moins trois types de rapports au monde ont été expérimentés, au gré d'un mouvement répété comme la marche d'une passacaille ou d'une chaconne. La dépendance subie, puis la volonté d'indépendance et de réappropriation, et enfin l'interdépendance acceptée et les mutuels offices. 

Finalement, il y a un dernier essai que je dois mentionner, un essai cumulatif. La dernière mise à l'épreuve est l'essai de la parole et de l'écriture, qui assemble les trois sortes d'essais que je viens d'évoquer, qui leur donne forme, qui les regroupe. Ecrire, pour Montaigne, c'est essayer encore une fois, avec des forces toujours jeunes, dans un élan toujours premier et primesautier, de toucher le lecteur au vif, de l'entraîner à penser et à sentir plus intensément. C'est parfois aussi le surprendre, le scandaliser et le provoquer à la réplique. Montaigne, en écrivant, voulait retenir quelque chose de la voix vive, et il savait que la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute. 

L'essai culmine donc, chez Montaigne, dans les abandons et les ruses du langage, dans les entrelacs des trouvailles et des emprunts, dans les ajouts qui affluent et enrichissent, dans la belle frappe des sentences, dans le décousu, la nonchalance maîtrisée des digressions, qui forment des allongeails multipliables. 

On a cru, bien à tort, qu'on pouvait ouvrir “son” Montaigne n'importe où, en lire quelque phrase, une, deux ou trois, à petites gorgées, toujours avec surprise et profit. Montaigne n'est cependant pas un auteur qu'il faille plus qu'un autre grappiller. Chacun de ses chapitres et —Butor l'a bien montré— chacun des trois livres, et l'ouvrage en son entier, possèdent une structure, un plan architectural dissimulé. Mais en chaque page, en chaque paragraphe, il est vrai, l'arête est si vive, la frappe est si franche, que l'on se croit à l'instant d'un départ, d'un commencement. Telle est bien le sort mérité des livres dont aucune phrase n'a été écrite sans plaisir. 

Je voudrais insister, pour compléter mes définitions, sur un point capital. L'essai est le genre littéraire le plus libre qui soit. Sa charte pourrait être le mot de Montaigne que j'ai déjà cité: Je vais enquérant et ignorant. Et j'ajouterai que seul un homme libre, ou libéré, peut enquérir et ignorer. Les régimes de servitude interdisent d'enquérir et d'ignorer, ou du moins réduisent cette attitude à la clandestinité. Ces régimes tentent de faire régner partout un discours sans faille et certain de soi, qui n'a rien à voir avec l'essai. L'incertitude, à leurs yeux, est un indice suspect. 

Roger Caillois, à qui fut attribué il y a quelques années ce même Prix de l'Essai, parlant des difficultés rencontrées dans ses activités de rédacteur en chef de Diogène, revue internationale de philosophie et de sciences humaines me disait qu'il recevait, en provenance des pays totalitaires, des textes qui, la plupart, pouvaient se définir comme des rapports, des procès-verbaux stéréotypés, des déclarations de principe, des gloses du dogme. Tout, sauf de véritables essais, avec ce que l'essai peut comporter de risqué, d'insubordonné, d'imprévisible, de dangereusement personnel. Je crois que la condition de l'essai, et son enjeu tout aussi bien, c'est la liberté de l'esprit. La liberté de l'esprit: la formule semble emphatique, mais l'histoire contemporaine se charge, hélas, de nous apprendre que c'est un bien et qu'il n'est pas communément partagé.

J'en viens à quelques interrogations plus pressantes. (Elles vont dans le même sens que celles de Denis de Rougemont.) Pascal, tout en critiquant Montaigne, tout en y trouvant son miel, le disait incomparable, et il est vrai que Montaigne a tenu son pari d'apparaître unique. Néanmoins, il ne nous dispense pas de nous comparer à lui et de nous demander très humblement si nous, modernes, qui écrivons des essais littéraires —et, pourquoi pas? des essais sur Montaigne— avons su conserver, en pratiquant l'essai, le souci des enjeux, des ouvertures et des sens multiples dont il nous offre l'exemple. Je m'interroge moi-même: suis-je allé à la rencontre du monde présent comme l'a fait Montaigne en son temps? J'en ai eu le désir, assurément, mais je n'en ai parlé que de manière indirecte, par “réaction”, à travers Kafka, Rousseau et Montaigne, ou encore les emblèmes de la Révolution et de l'âge néoclassique. J'ai cru que l'on pouvait aider les hommes d'aujourd'hui en leur parlant des oeuvres, déjà lointaines, oubliées, trahies, dont cependant notre monde est issu. Ai-je eu la hardiesse de me présenter, comme Montaigne, debout et couché, le devant et le derrière, à droite et à gauche, et en tous mes naturels plis? Ici encore, je l'avoue, j'ai hésité à suivre son exemple, sauf dans la façon, encore une fois indirecte, dont il est inévitable, en parlant d'autrui, de se manifester soi-même. Montaigne ne disait-il pas: Tout mouvement nous découvre? Mais je pense à Marcel Raymond, qui a su abandonner l'essai critique pour l'autobiographie, pour le journal intime et la poésie. L'oeuvre critique, tributaire d'une oeuvre à commenter, restait un cadre trop étroit pour ce qu'il avait à dire en son nom propre et selon l'autorité de son expérience intime. 


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Montaigne alléguait à sa guise, citant tour à tour, parfois sans les nommer, les auteurs qu'il avait lus: il ne s'attachait à aucun, quitte à les comparer quand il y trouvait plaisir, pour évaluer en quelques paragraphes leurs mérites respectifs. Il y a chez Montaigne de la littérature comparée, de la critique littéraire. Montaigne s'est servi de Plutarque, de Sénèque sans écrire un livre, voire un chapitre sur le seul Plutarque, sur le seul Sénèque. Son esthétique est celle du mélange. Mais l'essai littéraire, tel qu'il est coutumier de le pratiquer aujourd'hui, en use d'une autre manière: il emboîte généralement le pas à un seul écrivain, le suit dans son mouvement, s'installe dans sa conscience, l'écoute de façon privilégiée… La comparaison, décidément, ne nous est pas favorable. N'y a-t-il pas, de notre côté, une moindre vitalité, un goût plus contraignant de l'ordre et de l'unité intellectuelle? 

Il faut bien reconnaître que l'essai critique d'aujourd'hui dérive, à certains égards, de la glose, du commentaire, de cette interprétation des interprétations dont Montaigne déjà se moquait, non sans ironiser quelque peu sur lui-même. Mais, il est vrai, notre paysage est différent. Comment l'auteur d'un essai critique ignorerait-il aujourd'hui la présence massive des sciences humaines: linguistique, sociologies, psychologies (au pluriel), occupant la majeure partie de la scène intellectuelle. Et quand bien même j'aurais des doutes, non pas uniquement sur la pleine scientificité de leurs démarches, mais sur leur aptitude à favoriser la saisie adéquate du sens d'une existence ou d'une oeuvre poétique, je ne puis faire abstraction de ce qu'elles m'enseignent et que je souhaite à la fois conserver et dépasser dans un effort plus libre, plus synthétique. Il s'agit, on le voit, de tirer le meilleur parti de ces disciplines, de profiter de tout ce qu'elles sont en état d'offrir, puis de prendre sur elles une longueur d'avance, une longueur de réflexion et de liberté, pour leur propre défense et pour la nôtre. L'enjeu, alors, c'est de ne pas être en reste avec ce que les sciences humaines, dans leur langage impersonnel, ou apparemment tel, sont capables de révéler en établissant des rapports contrôlables, en relevant des structures exactes. Il ne convient pas, toutefois, d'en rester là. Ces rapports, ces structures, constituent le matériau que nous devrons orchestrer dans notre langue personnelle, à tous risques et périls. Rien ne dispense d'élaborer le savoir le plus sobre et scrupuleux, mais à la condition expresse que ce savoir soit relayé et pris en charge par le plaisir d'écrire, et surtout par l'intérêt vivant que nous éprouvons face à tel objet du passé, pour le confronter à notre présent, où nous ne sommes pas seuls, où nous ne voulons pas rester seuls. A partir d'une liberté qui choisit ses objets, qui invente son langage et ses méthodes, l'essai, à la limite idéale où je ne fais qu'essayer de le concevoir, devrait savoir allier une science et une poésie. Il devrait être, à la fois, compréhension du langage de l'autre, et invention d'un langage propre; écoute d'un sens communiqué, et création de relations inattendues au coeur du présent. L'essai, qui lit le monde et se donne à lire, réclame la mise en oeuvre simultanée d'une herméneutique et d'une audace aventureuse. Mieux il perçoit la force agissante de la parole et mieux il agit à son tour… Il en résulte une série d'exigences presque impossibles à satisfaire entièrement. Formulons-les toutefois, pour finir, afin d'avoir à l'esprit un impératif qui nous oriente: l'essai ne doit jamais cesser d'être attentif à la réponse précise que les oeuvres ou les événements interrogés renvoient à nos questions. Il ne doit rompre à aucun moment son allégeance envers la clarté et la beauté du langage. Enfin, le moment venu, l'essai doit larguer les amarres et tenter à son tour d'être lui-même une oeuvre, de sa propre et tremblante autorité.

 

NB. L'orthographe de Montaigne a été modernisée.

 

1. Diderot, dont la pensée est si souvent au diapason de celle de Montaigne, apporte confirmation: «J'aime mieux un essai qu'un traité; un essai où l'on me jette quelques idées de génie presque isolées, qu'un traité où ces germes précieux sont étouffés sous un amas de redites.» (Sur la diversité de nos jugements, in OEuvres complètes, Club Français du Livre,t. 13, 1972, p.874.)

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